Shakespeare et moi. (Dessin de moi-même, d'il y a des plombes)

Shakespeare et moi. (Dessin de moi-même, d'il y a des plombes)
<< Hélas! Il y a plus de péril pour moi dans ton regard que dans vingt de leurs épées! >>


...


Romeo et Juliette.
Acte II, scène 2
W. Shakespeare


# Posté le dimanche 16 décembre 2007 05:42

Modifié le samedi 05 septembre 2009 17:50

[ Everlasting] Part I. Ch.1

Part. I

1

Des bruits de pas dans l'escalier. Le frottement d'une manche de veste contre la rambarde de bois. La clenche qui se baisse. Le long grincement de la porte du bureau qui s'ouvre puis qui se referme. La voix de papa. Une conversation, quelques bruits de pas, à nouveau. Ces sons lui parvenaient dans son demi-sommeil, la fièvre l'empêchant de s'endormir complètement. La couverture remontée jusqu'au nez, frissonnant, il écoutait les bruits qui provenaient de la pièce voisine. La porte capitonnée étouffait le son des voix et rendait incompréhensibles les mots prononcés. Il reconnaissait juste la voix grave et enrouée de papa. Les yeux fermés, il écoutait, à moitié somnolant. Un rire qui finissait par une petite toux. Les pieds de la chaise contre le parquet ciré la veille. Des chuchotements rapides. Quelques répliques sèches. Un silence. Des pas. Très vite après, un bruit sourd. Un cri étouffé. Quelqu'un qui tombe.

Il ferma les yeux un peu plus fort, plissant le front où perlait une goutte de sueur. Une respiration haletante, puis un râle interminable. Il sentait sa veine palpiter dans sa tempe droite. Il y eut un petit raclement de gorge puis le bruit d'un objet métallique contre du bois. Le son d'une clé dans une serrure qui résistait. Le tiroir s'ouvrant puis se refermant. En proie à un mal de tête persistant, l'enfant se roula en boule dans son lit. Quelqu'un fit craquer ses os. Des pas. La porte. Celle de la chambre. Et puis, au bout d'un court moment, une respiration près de son visage. Si proche qu'il pouvait sentir un souffle froid contre sa joue. Un frisson lui parcourut l'échine.

En proie à une panique incontrôlable il ouvrit les yeux en retenant un cri de peur. Mais il ne distingua que le mur qui lui faisait face. Il faisait encore nuit. L'air était terriblement chaud. La tête lui tournait et sa respiration était laborieuse. Il hésita à appeler sa nourrice, mais la peur lui glaçait encore le sang. Quelqu'un était venu. Incapable de réfléchir, il se sentait pris de vertige et toussotait, peinant à remplir ses poumons. La fièvre avait dû monter malgré les médicaments. Ses yeux se fermaient malgré lui, des monstres nocturnes tentant de l'attirer vers les tréfonds de nouveaux cauchemars. Les doigts crispés contre son oreiller, il tentait vainement de résister au sommeil.

C'est un cri strident qui le ramena à la réalité avant qu'il ne se sombre à nouveau dans un sommeil tourmenté. C'était la bonne.
Elle criait au feu !

L'enfant reprit alors conscience du monde alentour. Des crépitements. La fumée qui avait commencé à envahir la pièce. Rejetant ses couvertures, il sauta de son lit et se mit à courir en direction du bureau de son père, seul moyen s'accéder à l'escalier et de pouvoir sortir de la maison.

La porte capitonnée, de l'autre coté du couloir, était à demi ouverte. Une lueur orange provenait de la pièce, de même qu'un épais nuage de fumée grise. En bas, des gens criaient, courraient. Leurs pas résonnant sur le parquet parvenaient presque à faire oublier le terrible crépitement des flammes qui dévoraient le bureau de papa.

Pied nu, il se mit à courir en appelant à l'aide. Il cria les noms des domestiques, puis celui de sa mère. De toutes ses forces, il hurla sans s'arrêter. C'est en entrant dans le bureau que son cri de terreur se brisa. La pièce brûlait ! C'est alors que son c½ur manqua un battement. Il eut un haut-le-c½ur et faillit vomir. Il venait de marcher dans une flaque. Tiède. En baissant les yeux, il comprit. Du sang. Encore frais, encore fluide. Son père, à quelques pas de lui, le regardait avec des yeux vitreux, la gorge tranchée, le visage déformé par une grimace macabre. Les yeux écarquillés, l'enfant fixait ce regard mort où se reflétaient les flammes qui léchaient le plafond. Des veines violettes avaient éclatées un peu partout sur le visage de papa.

Les flammes dévoraient déjà les premières marches de l'escalier. Il faisait terriblement chaud. La pièce entière brûlait autour du garçonnet qui se remit à courir lorsqu'il vit la silhouette de sa mère montant l'escalier, en robe de chambre.

Elle cria à son tour le nom de son fils en lui tendant la main au dessus des flammes. Les bras grands ouverts, tremblante, elle continua de l'appeler jusqu'à qu'il se mit à courir dans sa direction, les pieds dérapant sur le parquet déjà calciné.

Des cris leur parvenaient, maintenant dans la rue. Les flammes continuaient leur progression et fit reculer d'une marche encore la mère qui hurlait de plus en plus fort le nom de son fils, à présent à mi-chemin. Les flammes s'attaquaient aux tableaux, puis aux meubles, faisant fondre le plastique et éclater des bouteilles d'alcools couteux qui entrainaient le feu à brûler de plus belle.

Il ne réfléchissait plus, courrait vers les mains de sa mère qui pleurait en l'appelant. Les pieds enduits du sang de son père, le petit parcourait l'Enfer, ne quittant pas des yeux l'escalier ; la seule issue.

Il se retourna vers son père qui gisait toujours près de la porte. Le feu léchait le plafond et fit éclater une des ampoules du lustre. Il entendait juste maman qui lui cria de ne pas s'arrêter. Au moment où il tourna la tête pour la regarder à nouveau, ses pieds se prirent dans le tapis et il tomba au sol, s'étalant de tout son long ce qui lui coupa net la respiration.

Avec l'énergie du désespoir, il remua frénétiquement les jambes alors que ses yeux se remplissaient de larmes. Il regarda à nouveau vers la sortie et vit sa mère qui tentait de monter les dernières marches de l'escalier en flammes. Mais à peine eut-elle monté une marche qu'un terrible craquement se fit entendre.

Une seconde après, un cri de surprise et de peur. L'escalier s'effondra sous elle. L'enfant ne vit que la robe blanche de sa mère qui disparaissait derrière un rideau de poussière, de fumée et de flammes. Remuant les bras autour d'elle, elle tenta de s'agripper après la dernière marche de l'escalier qui se détacha, l'accompagnant dans sa chute. Les premières lattes de parquet craquèrent à leur tour, à un mètre à peine de l'enfant.

Il se remit à crier, tout en bataillant pour se relever. Un nouveau craquement se fit entendre au dessus de sa tête. Instinctivement il roula sur lui-même, et évita de justesse la poutre qui s'effondra à quelques centimètres de sa tête. Sous l'effet de la panique, et sentant la mort tout autour de lui, l'enfant était devenu comme sourd et aveugle. L'épaisseur de la fumée, les grincements de la maison entrain de s'effondrer tout autour de lui, la poussière. Le feu. Les étincelles. Le brasier. Les flammes qui lui léchaient le corps. La poussière. Les cris. La cloche des pompiers.

Et le sol qui s'affaissa sous lui.

Une douleur effroyable. L'enfer. Puis le noir...
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le vendredi 14 août 2009 18:09

Modifié le mercredi 19 août 2009 14:23

Part I. Ch.1 suite

*

Nonchalamment adossé à un réverbère, un homme (ou peut-être un adolescent, impossible à dire) observait avec indifférence l'attroupement qui s'était rapidement formé autour de la maison enflammée.

La cloche des pompiers n'avait pas tardé à retentir et certains voisins tentaient vainement de calmer l'ardeur du feu en lançant des seaux d'eau. Trois femmes en larmes, rescapées des flammes, titubaient devant les ruines, le regard perdu, les vêtements déchirés. Deux femmes de chambre et la cuisinière. Le visage noir, les cheveux roussis par la proximité du feu, elles se bouchaient les oreilles depuis que le cri d'une femme s'était fait entendre. Un cri d'une rare puissance, visiblement déformé par la peur et la douleur.

Déployant des lances à eau qui fonctionnaient mal, les pompiers désiraient avant tout empêcher le feu de se propager vers les maisons voisines. Les habitations étant toutes très proches les unes des autres, ils craignaient le départ d'un incendie de plus grande taille qu'il serait impossible à maîtriser. Tous savaient qu'il ne restait personne à sauver, la maison étant en partie effondrée.

Le visage dissimulé derrière le col remonté de son veston, il consulta plusieurs fois sa montre avant de quitter discrètement son poste. Il se faufila furtivement entre les quelques noctambules attroupés dans la rue et se glissa comme une ombre à travers les ruelles désertes.

Dans une partie moins fréquentable de la ville, depuis le taudis qui lui servait de chambre, il continua d'observer avec curiosité l'immense nuage de fumée qui s'échappait encore du lieu de l'incendie, lequel avait enfin été maitrisé. Fatigué, son regard se perdait dans la contemplation d'un Londres qu'il retrouvait des années après. Rien n'avait changé, depuis. Les noms n'étaient plus les mêmes, des édifices avaient été construits, d'autres rasés. Mais le fonctionnement restait le même. Il y avait les puissants et les faibles. Les ignorants et ceux qui tiraient les ficelles. Les dominants et les soumis.

Et puis il y avait ceux qui se vendaient au plus offrant. Il y avait ceux qui avaient plus de trippes que les autres. Ceux qui n'avaient de goût ni pour la servitude ni pour l'asservissement d'autrui. Et c'est de ceux-là qu'il faisait partie, depuis toujours lui semblait-il.

Il vit soudain sont reflet dans la vitre et eut un geste de recul. Il détourna le regard, et dos à la fenêtre, fit craquer les os de sa main droite. Après quelques secondes d'hésitation, il se retourna et fit face à son image translucide derrière laquelle la ville se dressait encore. Et, comme d'habitude, il ne se reconnu pas lui-même.

Ses traits ressemblaient à ceux d'un étranger et leur vue ne provoquaient chez lui qu'une vague indifférence, parfois un léger mécontentement, du dégoût. Il n'y avait pourtant pas une once de laideur sur son visage. C'était au contraire la régularité et la finesse de ses propres traits qui lui déplaisait. Son corps ne reflétait en rien ce que sont âme était devenue, avec les années. Son visage, qui n'était ni celui d'un homme ni celui d'un enfant, était constitué d'un nez droit et d'une bouche parfaitement dessinée qui, à la moindre esquisse de sourire, était entourée par deux profondes fossettes. La musculature de sa mâchoire parvenait quelque peu durcir son visage d'une rare pâleur. Cette carnation de peau, au début, le réjouissait. Il avait pensé, naïvement, que cette pâleur lui donnerait un air cadavérique qui ferait fuir les autres, affirmant ses traits. C'était avec rage qu'il avait constaté que cette pâleur, au lieu de le rendre laid, accentuait au contraire sa beauté. Car il possédait une pâleur d'ange. Son teint, qu'il voulait rendre gris, était particulièrement lumineux et contribuaient à faire ressortir l'élément de son visage qui le révulsait véritablement. Ses yeux. D'un bleu profond, pétillant d'intelligence, ils lui valaient nombre de compliments depuis son enfance. Ses sourcils droits accentuaient un regard perçant qu'il n'arrivait pas à rendre effrayant. Il aurait voulut se les crever. Si seulement... Dans ses rêves, il avait une paire de ciseaux. Ou un couteau, peu importe. Et il se les crevait avec. Dans ses rêves, lorsqu'il ne lui restait que deux orbites rouges et douloureuses, il ne pouvait plus voir ses propres yeux. Alors, il ne pouvait plus voir qu'ils étaient beaux.

Il alluma une cigarette en se lançant à lui-même un regard chargé de provocation et passa sa main dans ses cheveux blonds, un peu trop longs. Il cracha longuement la fumée en direction de la vitre où son reflet disparaissait à mesure que la buée se formait. Lorsque son image s'effaça totalement, il écrasa son mégot sur le plancher poussiéreux, remarquant au passage que ses chaussures avaient été tachées durant son escapade nocturne.
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le vendredi 14 août 2009 18:12

Modifié le dimanche 11 octobre 2009 14:13