Part. I
1
Des bruits de pas dans l'escalier. Le frottement d'une manche de veste contre la rambarde de bois. La clenche qui se baisse. Le long grincement de la porte du bureau qui s'ouvre puis qui se referme. La voix de papa. Une conversation, quelques bruits de pas, à nouveau. Ces sons lui parvenaient dans son demi-sommeil, la fièvre l'empêchant de s'endormir complètement. La couverture remontée jusqu'au nez, frissonnant, il écoutait les bruits qui provenaient de la pièce voisine. La porte capitonnée étouffait le son des voix et rendait incompréhensibles les mots prononcés. Il reconnaissait juste la voix grave et enrouée de papa. Les yeux fermés, il écoutait, à moitié somnolant. Un rire qui finissait par une petite toux. Les pieds de la chaise contre le parquet ciré la veille. Des chuchotements rapides. Quelques répliques sèches. Un silence. Des pas. Très vite après, un bruit sourd. Un cri étouffé. Quelqu'un qui tombe.
Il ferma les yeux un peu plus fort, plissant le front où perlait une goutte de sueur. Une respiration haletante, puis un râle interminable. Il sentait sa veine palpiter dans sa tempe droite. Il y eut un petit raclement de gorge puis le bruit d'un objet métallique contre du bois. Le son d'une clé dans une serrure qui résistait. Le tiroir s'ouvrant puis se refermant. En proie à un mal de tête persistant, l'enfant se roula en boule dans son lit. Quelqu'un fit craquer ses os. Des pas. La porte. Celle de la chambre. Et puis, au bout d'un court moment, une respiration près de son visage. Si proche qu'il pouvait sentir un souffle froid contre sa joue. Un frisson lui parcourut l'échine.
En proie à une panique incontrôlable il ouvrit les yeux en retenant un cri de peur. Mais il ne distingua que le mur qui lui faisait face. Il faisait encore nuit. L'air était terriblement chaud. La tête lui tournait et sa respiration était laborieuse. Il hésita à appeler sa nourrice, mais la peur lui glaçait encore le sang. Quelqu'un était venu. Incapable de réfléchir, il se sentait pris de vertige et toussotait, peinant à remplir ses poumons. La fièvre avait dû monter malgré les médicaments. Ses yeux se fermaient malgré lui, des monstres nocturnes tentant de l'attirer vers les tréfonds de nouveaux cauchemars. Les doigts crispés contre son oreiller, il tentait vainement de résister au sommeil.
C'est un cri strident qui le ramena à la réalité avant qu'il ne se sombre à nouveau dans un sommeil tourmenté. C'était la bonne.
Elle criait au feu !
L'enfant reprit alors conscience du monde alentour. Des crépitements. La fumée qui avait commencé à envahir la pièce. Rejetant ses couvertures, il sauta de son lit et se mit à courir en direction du bureau de son père, seul moyen s'accéder à l'escalier et de pouvoir sortir de la maison.
La porte capitonnée, de l'autre coté du couloir, était à demi ouverte. Une lueur orange provenait de la pièce, de même qu'un épais nuage de fumée grise. En bas, des gens criaient, courraient. Leurs pas résonnant sur le parquet parvenaient presque à faire oublier le terrible crépitement des flammes qui dévoraient le bureau de papa.
Pied nu, il se mit à courir en appelant à l'aide. Il cria les noms des domestiques, puis celui de sa mère. De toutes ses forces, il hurla sans s'arrêter. C'est en entrant dans le bureau que son cri de terreur se brisa. La pièce brûlait ! C'est alors que son c½ur manqua un battement. Il eut un haut-le-c½ur et faillit vomir. Il venait de marcher dans une flaque. Tiède. En baissant les yeux, il comprit. Du sang. Encore frais, encore fluide. Son père, à quelques pas de lui, le regardait avec des yeux vitreux, la gorge tranchée, le visage déformé par une grimace macabre. Les yeux écarquillés, l'enfant fixait ce regard mort où se reflétaient les flammes qui léchaient le plafond. Des veines violettes avaient éclatées un peu partout sur le visage de papa.
Les flammes dévoraient déjà les premières marches de l'escalier. Il faisait terriblement chaud. La pièce entière brûlait autour du garçonnet qui se remit à courir lorsqu'il vit la silhouette de sa mère montant l'escalier, en robe de chambre.
Elle cria à son tour le nom de son fils en lui tendant la main au dessus des flammes. Les bras grands ouverts, tremblante, elle continua de l'appeler jusqu'à qu'il se mit à courir dans sa direction, les pieds dérapant sur le parquet déjà calciné.
Des cris leur parvenaient, maintenant dans la rue. Les flammes continuaient leur progression et fit reculer d'une marche encore la mère qui hurlait de plus en plus fort le nom de son fils, à présent à mi-chemin. Les flammes s'attaquaient aux tableaux, puis aux meubles, faisant fondre le plastique et éclater des bouteilles d'alcools couteux qui entrainaient le feu à brûler de plus belle.
Il ne réfléchissait plus, courrait vers les mains de sa mère qui pleurait en l'appelant. Les pieds enduits du sang de son père, le petit parcourait l'Enfer, ne quittant pas des yeux l'escalier ; la seule issue.
Il se retourna vers son père qui gisait toujours près de la porte. Le feu léchait le plafond et fit éclater une des ampoules du lustre. Il entendait juste maman qui lui cria de ne pas s'arrêter. Au moment où il tourna la tête pour la regarder à nouveau, ses pieds se prirent dans le tapis et il tomba au sol, s'étalant de tout son long ce qui lui coupa net la respiration.
Avec l'énergie du désespoir, il remua frénétiquement les jambes alors que ses yeux se remplissaient de larmes. Il regarda à nouveau vers la sortie et vit sa mère qui tentait de monter les dernières marches de l'escalier en flammes. Mais à peine eut-elle monté une marche qu'un terrible craquement se fit entendre.
Une seconde après, un cri de surprise et de peur. L'escalier s'effondra sous elle. L'enfant ne vit que la robe blanche de sa mère qui disparaissait derrière un rideau de poussière, de fumée et de flammes. Remuant les bras autour d'elle, elle tenta de s'agripper après la dernière marche de l'escalier qui se détacha, l'accompagnant dans sa chute. Les premières lattes de parquet craquèrent à leur tour, à un mètre à peine de l'enfant.
Il se remit à crier, tout en bataillant pour se relever. Un nouveau craquement se fit entendre au dessus de sa tête. Instinctivement il roula sur lui-même, et évita de justesse la poutre qui s'effondra à quelques centimètres de sa tête. Sous l'effet de la panique, et sentant la mort tout autour de lui, l'enfant était devenu comme sourd et aveugle. L'épaisseur de la fumée, les grincements de la maison entrain de s'effondrer tout autour de lui, la poussière. Le feu. Les étincelles. Le brasier. Les flammes qui lui léchaient le corps. La poussière. Les cris. La cloche des pompiers.
Et le sol qui s'affaissa sous lui.
Une douleur effroyable. L'enfer. Puis le noir...